dimanche 13 mai 2018

Trois filles d’Ève , Elif Shafak






Trois filles d’Eve, même origine, mais trois voies différentes.

La pécheresse, la croyante et la déboussolée. Trois musulmanes, trois choix, trois destins.

Habituellement, lorsque je termine un livre, je me lance tout de suite dans la rédaction de mon ressenti. Mais là, impossible. Je ne savais pas vraiment par où commencer tant le roman est dense, riche. Elif Shafak signe là un récit engagé, parfois acide, elle dénonce sans langue de bois les dérives du gouvernement turc, en parlant notamment de la pratique de la torture dans les prisons. Ce passage m’a d’ailleurs donné la nausée… Elle jette aussi un regard acéré sur la société stambouliote, cette masse mouvante, qui peut tout broyer sur son passage, indifférente, parfois agressive et violente.

« Cette perte collective de toute raison avait quelque chose d'insondable: si un nombre suffisant de regards éprouvait la même hallucination, elle devenait vérité; si ceux qui riaient de la même misère étaient assez nombreux, elle se changeait en petite blague amusante. »
(Page 14.)

Peri, l’héroïne turque, est la déboussolée des trois filles d’Eve. Coincée entre un père moderniste et laïc,  et une mère excessivement pieuse. Elle a grandi dans un genre de flou, incapable de se positionner, de trancher entre ses modèles parentaux.

« N'y a-t-il vraiment pas d'autre voie, pas d'autre espace pour les choses qui ne relèvent ni de la croyance ni de l'incrédulité - ni pure religion ni pure raison? Un troisième chemin pour les gens comme moi? Pour ceux d'entre nous qui trouvent les dualités trop rigides et ne souhaitent pas s'y conformer? Parce qu'il en existe sûrement qui partagent mes sentiments.
Comme si je cherchais une langue nouvelle. Une langue fugace qui n'est parlée par personne d'autre que moi... ».
(page 80)

Les deux autres filles d’Eve, Shirin la pécheresse et Mona la croyante, ne sont finalement là que pour illustrer la dichotomie qui caractérise la jeunesse musulmane, et plus particulièrement ceux qui sont exposés à la culture occidentale.

L’auteure fait osciller le récit entre passé et présent :

Istanbul, 2016. Peri est  épouse et mère. Elle fait partie de la bourgeoisie stambouliote tout en se sentant différente, se pose en observatrice de l’hypocrisie de cette classe de la population. C’est cette Peri-là qui fait un genre de rétrospection, durant un diner qui regroupe tout le gratin de la haute bourgeoisie d’Istanbul, et repense à son enfance ainsi qu’à ses années d’étude à Oxford. 

Début des années 2000 avec une  Peri jeune et étudiante à Oxford, période d’intenses réflexions et questionnements sur Dieu, le sens des religions, le fonctionnement des sociétés occidentales et celles du Moyen-Orient. L’entrée en scène d’un professeur pas comme les autres, ainsi que la présence de ses amies, Shirin la musulmane pécheresse et Mona la croyante voilée, vont nourrir les interrogations de la jeune fille et son ambivalence vis-à-vis de la foi.

« ... pour une foule de croyants, les mots des prières étaient des sons sacrés qu'il fallait non pas tant pénétrer qu'imiter - un écho sans début ni fin, où l'acte de penser se réduisait à l'acte de mimer. Dans le sein protégé de la foi, on trouvait les réponses en abandonnant la question, on avançait en se livrant. »
( page 192)

Ce trio illustre l’état de la société turque, de sa jeunesse en perte de repères, dont une partie se tourne vers la religion, et une autre veut s’ouvrir et progresser. Et puis entre les deux, il y a ceux qui doutent.
En bref, il s’agit d’une crise identitaire à laquelle les jeunes musulmans qui sont exposés à plusieurs cultures sont confrontés.

« Les croyants préfèrent les réponses aux questions, la clarté à l'incertitude. Les athées de même, à peu de chose près.
C'est drôle, quant il s'agit de Dieu, dont nous ne savons à peu près rien, très peu d'entre nous osent franchement dire : " Je ne sais pas." »
(page 192)

Pour finir, si je devais extraire de ce roman une idée directrice, sa substance principale, je dirai que l’auteure nous a livré une profonde réflexion sur la présence divine -  indépendamment de toute religion-,  sur le sens de la vie et la place de chacun dans le monde, le rôle qu’il est censé y jouer. Et puis aussi, il y a les questions sans réponse, la violence, la barbarie, le terrorisme qui ébranle certaines parties du monde…

Un très beau roman, sensible et plein de relief.




2 commentaires:

  1. Quel travail fourni. Et le résultat est à la hauteur. Félicitations. Tu réussis à donner envie de lire, entre les éléments dévoilés et ce que tu ne dis pas (surtout via ce que tu ne dis pas). Libre à nous de découvrir, et l'envie d'en faire autant est là. Tu as aimé cette lecture, cela se sent. Elle t'as secouée, cela se sent aussi. Merci pour ce partage efficace.

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    1. En fait, j'ai aimé tous les romans de Elif Shafak.. ils me " parlent "
      Merci beaucoup Avin ;-)

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