lundi 28 octobre 2019

LOST MAN, de Jane Harper




Après « Canicule » que j’ai beaucoup aimé, «  Sauvage » que je n’ai pas encore lu, voici le troisième thriller australien de Jane Harper : Lost Man
 
J’ai adoré ! L’ambiance, le décor, l’intrigue, les personnages. Tout.

L’histoire tourne principalement autour de trois frères : Nathan, l’ainé, Cam (pour Cameron) le deuxième qui est ce fameux lost man retrouvé mort de soif dans le désert, et enfin Bub le plus jeune frère.

Jane Harper pose son intrigue au cœur de l’Outback australien, autrement dit ce grand désert aride et impitoyable qui occupe la majeure partie de l’Australie. 

Cam est retrouvé par Bub au pied d’une ancienne tombe, mort de soif. Son 4x4 étant quant à lui découvert à neuf kilomètres de là, intact, et le coffre plein de nourriture et d’eau. 

Qu’est-ce qui a poussé cet enfant du désert à s’aventurer si loin de son véhicule, sans eau et sans avoir tenté un contact radio pour signaler un quelconque problème ?

Toute l’intrigue se déroule ensuite à travers les yeux et les souvenirs de l’ainé, Nathan.
On sent dès le début que quelque chose cloche dans cette mort. Il y a un manque de logique dans cet acte tragique, et on devine que quelqu’un est derrière ce drame. Mais qui ?

Au fil des pages, la famille Bright est mise à nu. Les deux frères restants, leur mère, la femme et les filles de Cam, les employés… tout le monde y passe. Les trahisons sont révélées, les souvenirs refont surface, les vieilles querelles, les blessures et traumatismes communs. Le passé est exhumé pour tenter de percer le mystère de la mort de Cam. 

J’ai porté mes soupçons sur les uns et les autres, mais la fin m’a soufflée. Vraiment, je ne m’y attendais pas… Telle une touriste égarée, je me suis perdue dans l’outback, j’ai erré, espérant trouver La source d’eau, mais au final j’ai tourné en rond et j’ai bien failli mourir de soif, avant les toutes dernières pages révélatrices.

Au-delà de l’intrigue, on apprend pas mal de chose sur cet univers particulier, la vie des gens dans ce coin reculé, l’organisation des fermes démesurées qui quadrillent ces terres arides, sableuses, rocailleuses, stériles. Le soleil et la chaleur qui ne pardonnent pas et obligent à une vigilance de chaque instant. 

Lost Man est un excellent thriller : dépaysant, les personnages sont bien mis en relief et l’intrigue est redoutable.

A lire absolument !


             

Extrait, page 68:

" La nuit, quand le ciel semblait encore plus vaste, il pouvait presque s'imaginer en train de marcher au fond de la mer, un million d'années en arrière. Un million d'années au cours desquelles un million d'évènements naturels devaient encore avoir lieu, l'un après l'autre, pour façonner cette terre telle qu'elle se déployait aujourd'hui sous ses yeux. Cet endroit où les rivières débordaient sans même qu'il pleuve, où des coquillages fossilisés s'empilaient à mille cinq cents kilomètres de la mer et où les hommes qui abandonnaient leur voiture marchaient vers une mort certaine. "

vendredi 18 octobre 2019

L'écriture




L’écriture manuscrite a-t-elle toujours un sens, de nos jours ?

A l’heure du tout numérique, de l’intelligence artificielle, de l’ami «  Google » et des machines qui prennent le relai de nos moindres efforts intellectuels, écrire à la main a-t-il une réelle utilité ? N’est-ce pas démodé ?

En suivant l’évolution de l’enseignement depuis quelques années, et les promesses à venir, il y a fort à parier que stylos et cahiers seront bientôt considérés comme des objets d’antiquité, exposés dans les musées des temps anciens.

Hier, stylos-plume et buvards étaient de rigueur. Aujourd’hui, le stylo-bille est la norme, plus maniable, moins salissant, plus pratique. Demain, exit tout ce tralala encombrant, place sera faite à une simple tablette tactile, légère, d’une mémoire prodigieuse, connectée. Elle remplacera stylos, cahiers et manuels scolaires. Fini les scolioses et autres torsions du bras. Au placard les gros cartables à roulettes.

Nos bambins n’auront plus qu’à exercer leurs index au «  sélectionner », «  glisser », indispensables au maniement des écrans tactiles.

Dans la foulée, il deviendra de plus en plus inutile d’approfondir ses connaissances et mémorisations grammaticales et autres réjouissances, rendues obsolètes par la correction automatique des logiciels informatiques. 

Dans le monde des adultes, l’écriture manuscrite est quasiment déjà au rang de la préhistoire, puisque presque tout se fait par mail et internet en général. Même les vœux de bonne année sont envoyés le plus souvent par simples textos.

La correspondance informatique est instantanée et peu onéreuse. L’écriture se modifie, les mots sont abrégés. Il faut que cela aille vite, car nous sommes dans un monde où tout file à toute allure, le temps c’est de l’argent, nous visons la satisfaction immédiate de nos attentes.

Et pourtant…

L’Histoire de l’humanité ne débute-elle pas avec l’invention de l’écriture, quelques 3500 ans avant J-C ?

A ses débuts, l’écriture n’était-elle pas considérée comme un art, ou une science ? Une science qui recèle le mystère de la pensée ? Des caractères assemblés qui matérialisent et perpétuent l’histoire et tout le savoir de l’humanité ? 

L’écriture manuscrite peut être considérée comme appartenant à un monde à part. Il y a tout un univers qui l’englobe, avec ses rituels et ses règles. Cela peut être très poussé, dans certaines cultures, où l’écriture est régie par tout un tas de conventions qu’il serait impoli de négliger.

Aujourd’hui encore, peut-être même plus qu’hier, écrire à la main dans certaines circonstances, pour certains évènements, revêt une grande importance, pour soi et pour celui qui reçoit, et peut apporter de grands bénéfices.

Prendre la peine de se poser pour écrire, c’est créer une bulle hors du temps autour de soi. Choisir son papier, sa texture, sa teinte, son format, ses outils d’écriture : stylo-bille, stylo-plume, pinceau, la couleur de l’encre, et se concentrer afin de formuler ses pensées, ordonner ses idées.
Tout cela, c’est personnaliser et personnifier son écriture. 

Écrire à la main, avec son propre style, c’est offrir un peu de soi. Chacun de nous se reflète dans son écriture, indépendamment de sa beauté, de sa régularité ou de tout autre critère esthétique.

Coucher sur le papier ses pensées, ses émotions, c’est transmettre son souffle, un bout de son âme, de son essence, de sa chaleur. C’est un don de soi.

Ne risque-t-on pas de se perdre définitivement en abandonnant l’écriture manuscrite ?

A méditer…



mercredi 9 octobre 2019

Asagao {éclosion}, Eloi Larchevêque





Asagao embarque le lecteur dans le passé, dans un formidable bond historique de la fin du 12 ième siècle, à l’époque du Japon féodal.

Nous sommes en 1187, début de l’ère Kamakura. Cette période est marquée par tout un tas de bouleversements, notamment politiques et militaires. L’auteur y a inscrit son récit, en s’appuyant sur des personnages et des faits historiques, tout en y introduisant une belle part de fantastique. Ce côté imaginaire a pour moi aussi une valeur historique, puisque l’auteur s’est inspiré de légendes nippones.  La mythologie n’est-elle pas le reflet d’une période révolue, où hommes et Dieux pouvaient interagir à certains moments privilégiés ? 

Avant même de me lancer dans la lecture du récit, j’ai soigneusement  lu le préambule, ainsi que la présentation des principaux personnages qui est en fin d’ouvrage.  Cette lecture préalable a été fort utile, car elle m’a permis de situer les faits dans l’Histoire, de comprendre le contexte dans lequel notre roman s’inscrit, et de mieux appréhender la démarche de l’auteur dans l’écriture et l’introduction du fantastique. 

La plume de l’auteur est simple et agréable, et j’en profite pour le remercier chaleureusement d’avoir eu la délicatesse de ne pas noyer ses lecteurs dans un flot de termes propres à la culture japonaise. Les notes de bas de page sont explicites et largement suffisantes pour la bonne compréhension du récit.

Le travail de recherche historique est bien présent et instructif. Les détails de la vie à cette époque sont intelligemment distillés au fil des pages. 

J’ai trouvé la plume de Eloi larchevêque sensible et chaleureuse, d’autant plus que c’est une histoire d’hommes (et de femmes), à hauteur d’homme. Le lecteur n’est pas emmené sur des champs de batailles, ni abreuvé de techniques militaires au son du cliquetis des armures.

A côté de tous ces points positifs, j’ai toutefois eu le sentiment que le récit manquait de profondeur, autant dans le déroulement des faits que dans l’étude des personnages. J’ai donc ressenti peu ou pas d’attachement pour les différents protagonistes.  

Roman court de moins de 200 pages, il représente le tome 1 d’une série dont j’ignore la teneur. Agréable et distractif, sa suite attise d’ores et déjà ma curiosité ! 

Bonne lecture. 


4ième de couverture:

Japon, 1187. Le précédent empereur, un enfant de six ans, a été renversé il y a deux ans. Le nouveau pouvoir politique repose désormais entre les mains de Yoritomo Minamoto, qui œuvre pour étendre son autorité sur l’archipel. Malgré ses victoires militaires, Yoritomo souffre.
L’amour de sa vie, sa femme Masako, est gravement malade.
Le père de Masako, le gouverneur de Kyoto Tokimasa Hojo, décide de partir en pèlerinage sur une île bénie des dieux, afin de prier pour le salut de sa fille dans ce lieu saint.
La déesse de la chance Benzaïten et le dragon Gozu-ryu lui apparaissent, et lui révèlent l’emplacement d’une plante aux vertus miraculeuses. Cependant ils le mettent en garde : la plante ne soignera Masako que si son âme est pure.




 

vendredi 4 octobre 2019

La papeterie Tsubaki, de Ogawa Ito





En consultant la liste de mes lectures depuis janvier, il apparait que «  La papeterie Tsubaki » est ma cinquantième lecture.  Et j’ai décidé, de manière anticipée, de la déclarer coup de cœur 2019.

Si je devais résumer en une phrase ce que m’inspire ce roman, je dirais qu’il est une déclaration d’amour à l’écriture manuscrite, et aussi à l’amitié.

L'histoire se déroule de nos jours.

Hatoko, surnommée Poppo, revient dans sa ville natale, Kamakura, après avoir sillonné le monde, et après le décès de sa grand-mère, qu’elle appelle l’Aînée.
Elle reprend donc la papeterie familiale et exerce aussi en tant qu’écrivain public, comme sa grand-mère. 

Le récit débute en été, et l’on suit, au fil des pages, le quotidien de Poppo, son univers centré sur le monde de l’écriture et son travail d’écrivain public.  Les saisons s’égrènent et notre petite Hatoko se montre la digne héritière de l’Aînée, avec la douceur en plus. 

A travers les demandes parfois surprenantes de ses clients, elle nous transporte dans une autre dimension, faite de caractères dispersés sur des papiers aux textures variées, tracés de la pointe d’un pinceau ou d’une plume de verre, organisés selon des critères bien précis, en fonction des situations. Poppo s’efface alors pour devenir le souffle de celui qui demande mais ne peut pas écrire. 

Il émane de ce récit une douceur incroyable. On a l’impression d’être transporté délicatement par une brise légère, d’une poésie toute simple, même à travers la description des gestes du quotidien. 

Chaque saison apporte son lot de rituels et coutumes, parfois bien ancrés encore dans cet archipel où la modernité côtoie la mémoire du passé.  Je repense notamment à cette coutume de ne pas se couper les ongles à la nouvelle année, avant le 7 janvier au matin, après les avoir soigneusement trempés dans une eau où sept herbes sauvages ont reposé toute une nuit.  Je ne me souviens plus de la raison de ce rituel… peut-être est-ce pour apporter la santé pour le reste de l’année ? 

En plus de cet univers de l’écriture, il y a une autre facette à ce récit, plus profonde, et qui touche directement Hatoko. Elle va en effet remonter dans ses souvenirs en s’appuyant sur ses rencontres présentes et laisser imperceptiblement  des changements s’opérer en elle, comme les saisons. 

Le récit s’achève avec la venue du printemps, le temps du renouveau et de l’espoir…

Voici à présent quelques extraits :


Page 72 : L’impression typographique, une technique à l’ancienne, consiste à assembler un à un les caractères – les types- pour imprimer les mots. Aujourd’hui, on a souvent recours à l’impression offset, mais autrefois, l’impression typographique servait pour tous les imprimés, y compris les livres. Les caractères laissent une légère trace en relief à la surface du papier et ce côté artisanal a quelque chose de chaleureux. 

Page 97 : Monsieur Sonoda ne paraissait pas ébranlé, mais pour lui laisser le temps de reprendre ses esprits, je suis passée du côté maison pour préparer du thé. J’avais des daifuku de la pâtisserie Nagashimaya, où j’avais fait un saut le matin en faisant mes courses ; je les ai servis avec le thé, sur une feuille de papier japonais pliée en deux.
J’ai versé le thé dans des tasses anciennes : un parfum embaumant, comme une flaque de soleil, a empli la boutique.
-        - Tenez, je vous en prie.
Je lui ai tendu une tasse et un daifuku à la châtaigne en priant pour que cela lui allège le cœur. Pourvu qu’il aime les sucreries !
Après avoir bu une gorgée de thé chaud, j’ai croqué dans mon daifuku aux haricots. La pâte de riz pilé qui l’enrobait était encore toute moelleuse et tendre.

Page 101 : Cette lettre était pleine de délicatesse : la délicatesse de ne pas franchir certaines lignes, de faire preuve de retenue, de ne pas semer le trouble.
J’ai passé les quelques jours suivants en compagnie de Monsieur Sonoda.
Bien entendu, pas le vrai Monsieur Sonoda.
Simplement, je voulais tout transmettre de lui à Sakura, sa gentillesse, sa façon de s’exprimer, son image et jusqu’à son odeur. Parce qu’une lettre, c’est comme l’incarnation d’une personne.

Page 103 : Une fois que je sais plus ou moins ce que je vais écrire, je commence par choisir mes outils d’écriture. Le même texte offre un visage totalement différent selon qu’il est rédigé au stylo-bille, au stylo-plume, au stylo-pinceau ou au pinceau.
Ecrire une lettre au crayon papier étant foncièrement impoli, ce choix n’est même envisageable.

Page 103 : J’ai sorti de l’écritoire héritée de l’Aînée la plume de verre qui y dormait depuis longtemps. C’est un instrument d’écriture entièrement fait en verre.
J’imaginais que la plume de verre avait été mise au point en Europe. Mais elle est née au Japon. C’est un artisan spécialisé dans la fabrication de clochettes en verre, Sasaki Sadajirô, qui l’a inventée en 1902.  Elle a immédiatement été adoptée en France et en Italie.

Page 124 : Mange amer au printemps, vinaigré l’été, piquant l’automne et gras l’hiver.

Page 167 : Elle s’est levée.
Elle était sublime. Elle était l’incarnation personnifiée de cette vieille expression qui dit qu’une femme debout a la grâce de la pivoine de Chine, celle de la pivoine arbustive quand elle est assise, et celle du lis quand elle se met en mouvement.

Page 168 : Une belle écriture ne tient pas à une graphie régulière, mais à la chaleur, la lumière, la quiétude ou la sérénité qui en émanent. J’aimais ces écritures-là.  




jeudi 26 septembre 2019

Les Nobles, de Dokmaï Sot






Lorsque j’ai lu le titre de ce roman, accompagné de sa charmante couverture, j’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait d’un récit autour de la noblesse thaïlandaise. 

En vérité, le sens de ce mot est beaucoup plus profond, il s’agit de la noblesse de cœur, celle qui régit notre vie, la justesse de nos principes moraux et de nos actions envers autrui.

L’histoire se passe au pays de Siam, dans les années trente. Wimon, l’héroïne, fait effectivement partie de la noblesse thaï. Elle appartient à une famille très riche, dont le père est un haut fonctionnaire estimé et titré par le Roi.
D’une grande beauté, parfaitement éduquée selon les principes des Phou Di (que l’on peut traduire par des personnes comme il faut, sachant se comporter convenablement en toutes circonstances), elle vit avec sa famille élargie au sein d’une immense demeure, à Bangkok. Père, épouses, concubines, enfants de divers lits et serviteurs, cohabitent dans cette bonne société, sans soucis du lendemain.

Mais à 21 ans, l’âge du passage à la vie adulte, Wimon voit tout son univers basculer à la suite d’un drame familial. Et la voilà précipitée dans un abîme de difficultés, la faisant choir de sa condition sociale. Le reste du récit lui donnera l’occasion de mettre en application cette fameuse noblesse de cœur. 

En début d’ouvrage, il y a deux listes : l’une avec le nom des principaux personnages que l’on va rencontrer tout au long de la lecture, et l’autre comportant les titres utilisés soit par politesse soit qu’ils correspondent à une certaine hiérarchie. Nous sommes bien loin des simples «  Madame, Monsieur, Mademoiselle » de l’occident ! 

J’ai dû me référer très souvent à ces listes au début de ma lecture, disons jusqu’aux cent premières pages. Les noms thaïs et tous ces titres m’ont embrouillé l’esprit et ont fait que j’ai peu accroché au récit pendant les quelques premiers chapitres. 

Une fois accoutumée à ce nouvel univers, j’ai pris conscience de la richesse et de la profondeur de cette œuvre de Dokmaï Sot. Sa plume est particulière, elle s’attache à décrire les sentiments, les postures et jusqu’aux moindres frémissements des différents protagonistes. Ce récit est un témoignage des mœurs et coutumes de la société thaïlandaise de cette époque.

Très axée sur les valeurs bouddhistes et celles du Phou Di, l’autrice a fait précéder chaque chapitre par une sentence de Bouddha. Le récit semble être au service de tous ces principes moraux, ce qui lui donne une tournure que je qualifierais de «  didactique ».
Cet aspect-là m’a dérangée, j’aurais préféré que tous ces enseignements soient dilués, discrets, distillés au fil du récit pour être au service de celui-ci, et non l’inverse. Mais peut-être cette manière d’écrire est-elle simplement due au style de l’autrice, sa culture ou son époque. 

Publié en 1937, ce roman est semble-t-il considéré comme un classique de la littérature thaïlandaise moderne. Je suis donc contente de l’ajouter à mon panel de littérature asiatique, jusqu’ici exclusivement chinoise et japonaise. 

Bonne lecture.