mercredi 18 mai 2022

L'Epidémie, de Asa Ericsdotter

 

 

L’Épidémie est un roman suédois paru initialement en 2016, avant d'être traduit en français.

C'est, parait-il, une dystopie. Ça l'était certainement à l'époque mais après avoir vécu l'épisode du Covid, on peut se dire que la situation dramatique décrite dans ce roman et la réalité ne sont pas si éloignées que cela.

Que dis-je? Ce qui se passe en ce moment même en Chine nous démontre que le quotidien d'une partie du peuple chinois est une dystopie bien réelle!

L'ingrédient phare de ce récit est l'obésité ( ça aurait pu être un virus à très faible létalité).

Le premier ministre suédois, Johan Svärd, un homme charismatique au regard envoûtant, a crée Le Parti de la Santé.

Son cheval de bataille est d'éradiquer l'obésité dans son pays. Vivre mince c'est vivre en bonne santé et ça évite des dépenses inutiles à la société.

La propagande officielle a réussi à embarquer toute la population dans cette guerre folle contre le surpoids, à discriminer et à susciter le dégoût envers toutes les personnes qui n'entrent pas dans les normes de maigreur.

Tout un tas de mesures ont été mises en place graduellement pendant des années. Chaque acceptation de la part de la population, ou chaque absence de réaction ouvrait la voie à une nouvelle mesure encore plus drastique que la précédente, jusqu'à l'horreur.

Dans tout ce magma en putréfaction, quelques  âmes éveillées ont refusé de se soumettre et ont entrepris de lutter pour leur liberté.

J'ai été happée par cette histoire dès les premières pages. Ce récit est non seulement dramatiquement passionnant, mais j'ai aussi trouvé que les procédés mis en place pour contrôler toute une population étaient quasiment en tous points identiques à ce qui s'est passé pendant la "crise du Covid".

Même recette avec simplement des ingrédients différents.

On peut donc en conclure que les méthodes du contrôle mental et de manipulation des masses sont connues et appliquées par les gouvernants.

Par conséquent, il serait bien illusoire de leur confier la gestion de nos vies et nos libertés en croyant qu'ils agissent toujours pour notre bien, tels des parents bienveillants face à une progéniture dépendante.

Le déni d'une grande partie de la population face à la malveillance des gouvernants vient justement qu'il est difficilement acceptable, psychologiquement, que des personnes démocratiquement élues, dans un pays libre, puissent agir contre le peuple.

Ces personnes n'ont-elles pas été placées au pouvoir, rênes en mains, afin que le peuple puisse rester tranquillement dans sa léthargie, travaillant et consommant? Il est tellement plus simple et commode de suivre les règles sans se poser de questions.... Car réfléchir et garder un esprit critique c'est voir ce qui nous menace et nous nuit. Cela sous-entend donc une obligation d'agir, de s'engager et de lutter. Cela veut surtout dire se marginaliser, nager à contre-courant, prendre des risques, perdre des privilèges, être sanctionné et ne plus pouvoir se noyer dans un confort débilitant.

Bonne lecture. 

 

Voici le résumé du l'éditeur:

 Le politicien Johan Svärd a pris le pouvoir grâce à une victoire électorale historique. Sa promesse de campagne : éradiquer l'obésité. Le jeune chercheur Landon Thomson-Jaeger voit alors sa copine tomber petit à petit dans l'anorexie, et les églises se transformer une à une en centres de santé. C'est en essayant d'échapper à la propagande qu'il rencontre Helena, qui vient de perdre son emploi car les infirmières ayant de l'embonpoint ont, selon le Parti, une influence néfaste sur les patients.
Le Parti de la Santé est prêt à tout pour faire disparaître l'obésité. D'ailleurs, où sont passés les obèses ? Quand Helena disparaît à son tour, Landon part à sa recherche et fait sur son chemin des découvertes qui font froid dans le dos... que se passe-t-il dans les "camps pour obèses" du Parti, et jusqu'où iront les contrôles ? Le climat social est rude et la menace pèse...




mercredi 13 avril 2022

Les soldats de la mer, de Yves et Ada Rémy

 

 Les soldats de la mer est un recueil de 17 nouvelles fantastiques, initialement paru en 1968.

Les nouvelles sont à lire dans l’ordre, car il y a une ligne chronologique à suivre, et une évolution progressive de ce drôle d’univers guerrier. On pourrait presque considérer cette œuvre comme un roman, même si chaque nouvelle, ou chaque chapitre se concentre sur un nouveau personnage.

L’univers créé par les auteurs est similaire au nôtre, à ceci près qu’il possède deux lunes.

Les récits se déroulent dans une ambiance brumeuse, froide, incertaine. Les Nations ont des noms différents, mais rappellent notre monde occidental et ses velléités dominatrices vis-à-vis des autres pays.

Le style de l’écriture est en adéquation avec l’époque dans laquelle se situe ce monde fantastique, que je placerais au 19ième siècle.

Le monde militaire ne m’attire pas spécialement. Ses soldats, ses bataillons, ses guerres et ses stratégies expansionnistes. J’ai donc eu un peu de mal à accrocher au thème, même si le titre ne laisse pas d’ambiguïté sur son contenu ! Bref, au-delà du monde militaire, la manière d’entrer dans chaque nouvelle m’a un peu déconcertée, dans le sens où je me suis sentie perdue dans cet amas de noms inconnus et cette immersion soudaine dans chaque nouveau récit, sans chercher à dessiner les contours du pourquoi et du comment. Ce malaise de lecture est passé lorsque j’ai compris qu’il me suffisait de simplement me laisser porter par l’histoire, sans chercher à maitriser tous les personnages présents et à me concentrer sur le seul héros du moment. Les choses devenaient alors claires au fur et à mesure que se déroulait l’intrigue, jusqu’au dénouement fantastique final.

Cette touche fantastique concerne des thèmes assez classiques, comme les revenants, les vampires, les mondes parallèles.. etc

A noter que la toute dernière nouvelle, «  Fondation », ne doit absolument pas être lue avant la fin, car elle explique l’existence de ce Monde !

J’ai donc passé un bon moment de lecture et une évasion imaginaire bienvenue dans un quotidien plutôt morose. 

 

 


 

jeudi 10 février 2022

Nothing Man, de Jim Thompson

 

 Voilà un roman noir d'un peu plus de 300 pages qui se lit vite et bien, ou presque.

J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire, mais une fois que les contours de l'intrigue se sont dessinés, je n'ai plus voulu lâcher le livre!

Brown, Brownie pour les intimes, est ce Nothing Man ou Monsieur zéro, selon les versions.  

Pourquoi donc ce pauvre homme est-il désigné de la sorte?

Assez rapidement on comprend pourquoi, et ce Brownie ne peut alors qu'inspirer de la pitié. On lui pardonnerait presque ses agissements.

Autour de lui gravite des personnages assez stéréotypés, comme dans un mauvais film : des femmes, le chef de la police, ses collègues, son supérieur hiérarchique ainsi que le grand patron du journal dans lequel il travaille. 

Il y a également, au fil des pages, une sorte de dialogue intérieur entre Brownie et lui-même, ou plutôt entre l'image qu'il renvoie et son for intérieur, comme s'il y avait un dédoublement de personnalité en lui. 

A la toute fin, quasiment à la dernière page, on découvre pourquoi cet homme est doublement un nothing man...

Je ne connaissais pas cet auteur et il me faudrait d'autres lectures pour me faire une idée de son style. Mais en ce qui concerne ce roman, j'ai trouvé que la narration était quelque peu décousue. La faute au renvoi permanent entre les faits tels qu'ils se déroulent réellement et la manière dont notre cher Brownie les appréhende. Une fois qu'on a compris ça, il n'y a plus qu'à se laisser porter jusqu'au dénouement!

Bonne lecture.





mercredi 3 novembre 2021

Roméo et Juliette, de William Shakespeare

 

Roméo et Juliette, la fameuse pièce de théâtre, mondialement connue.

Mais pas par moi! Je me suis donc dis qu'il serait  plus que temps de m'y pencher... mieux vaut tard que jamais.

Je n'aime pas tellement lire du théâtre, mais m'y contrains de temps en temps, afin d'alimenter ma culture générale.

En commençant la lecture de cette pièce, je l'ai trouvée particulièrement niaise. Toute cette guimauve dégoulinante d'amour m'a fait lever les yeux au ciel. Que de belles phrases, que de grands discours et de sentiments surjoués et largement exagérés, pour ne pas dire peu crédibles.

Et puis j'ai réalisé que je lisais une pièce de théâtre, donc le déroulement du scénario est forcément différent que dans un roman. Il faut que ce soit court, intense, percutant. En un mot : théâtralisé.

Au fil des scènes, mon intérêt a toutefois été éveillé. J'ai senti venir les embrouilles, les conflits, les drames. (Oui je sais, ça en dit long sur mon esprit pervers ). 

Je savais bien sûr que ça se finirait mal, mais j'ignorais comment et pourquoi. Maintenant, je sais!

Je pense que cette pièce a dû faire son petit effet à son époque, dans sa langue d'origine. Il y a en effet quelques allusions à des évènements ou des expressions de jadis, mais qui n'évoquent évidemment rien pour un lecteur moderne, qui plus est francophone.

Il ne me reste plus qu'à lire les autres œuvres de ce bon vieux Shakespeare. Elles m'attendent sagement sur mes étagères en attendant le bon moment. 

Bonne lecture ;-)


 

 

vendredi 29 octobre 2021

La Passeuse d'histoires, de Sejal Badani

 

Jaya est une américaine moderne, d'origine indienne. Du pays natal de ses parents, elle ne connait rien.

Elle va pourtant s'y rendre, seule, suite au décès de son grand-père maternel.

Jaya vit un drame personnel qui a complètement ébranlé le cheminement planifié de sa vie. Incapable de donner la vie et au bord de la rupture avec Patrick, son mari, elle décide de fuir et de partir à la rencontre de l'histoire de cette famille dont elle ignore tout et qu'un secret semble ensevelir.

La partie indienne du roman tourne autour de l'histoire d'Amisha, la grand-mère maternelle de Jaya. 

Amisha, la passeuse d'histoires...

A travers sa vie, l'auteure nous entraine dans l'Inde des années vingt à trente, sous l'occupation britannique.

Le destin et les choix de cette femme exceptionnelle, racontés à Jaya par Ravi, le vieux serviteur et ami d'Amisha, mettent en lumière et expliquent certains aspects et comportements de Lena, la mère de Jaya, et ouvrent les yeux de cette dernière sur sa propre vie.

Traditions, codes sociaux, ordre établi... autant de freins à l'épanouissement personnel et à la liberté individuelle.

Les coutumes donnent pourtant une identité au groupe, au pays et constituent une richesse et ce qui différencie chaque nationalité.

Pour autant, n'est-il pas nécessaire de les abolir lorsqu'elles sont injustes? Lorsqu'elles provoquent de la souffrance? 

Ne faut-il pas faire preuve de souplesse et d'adaptation lorsque le destin s'insurge et demande plus que ce dont il a droit?

La Passeuse d'histoires et un beau roman, dépaysant, forcément, mais qui au delà de ça pousse à la réflexion et invite chacun d'entre nous à la bonté, au courage de prendre les bonnes décisions, à bousculer l'ordre établi si on estime que c'est nécessaire et surtout à ne pas perpétuer l'inacceptable.

Il faut également mentionner le côté historique du roman. En effet, cette période se déroule dans un climat d'affrontements entre les "indigènes", comme les appelaient à l'époque les colons britanniques, et cette présence étrangère, de plus en plus contestée, sous l'impulsion de Gandhi.

Le parallèle entre l'Amérique du Nord et l'Inde, et entre la période actuelle et celles des années 20-30 incite aussi à relativiser et modérer nos appétits matérialistes.

Le bonheur ne se limite pas forcément à des possessions.

La chaleur humaine, l'amitié, la générosité, la compréhension, le dialogue, la vraie présence, le regard sincère, sont autant d'éléments indispensables à une vie plus douce.

Bonne lecture. 



 

dimanche 5 septembre 2021

Rhinocéros, de Eugène Ionesco

 

 Il s'agit d'une pièce de théâtre.

L'auteur met en scène quelques personnages dont nous suivons l'évolution au fil de trois actes.

Ces personnages sont représentatifs de notre société, de part leur caractère, leurs idées ou leur position sociale.

Dans le premier acte, l'auteur provoque une situation inhabituelle que nous pourrions qualifier de fantastique, ou fantasque, illogique, à savoir : l'apparition d'un rhinocéros en pleine ville. Ou peut-être même deux rhinocéros. Avait-il une corne ou deux cornes? Impossible de s'entendre là-dessus.

Cet évènement isolé suscite la surprise  générale et alimente les conversations.

Que fait ce rhinocéros dans les rues? D'où vient-il? Que cherche t-il à courir ainsi en tous sens, et écrasant tout sur son passage? C'est un fou dangereux!

Les conversations vont bon train, mais au final la vie continue et l'apparition de cet animal n'est qu'un évènement anecdotique.

Dans l'acte 2, ce qui était anecdotique devient plus présent, prend de l'ampleur et perturbe la vie quotidienne et impact la bonne marche du travail au bureau.

Petit à petit, l'orientation des conversations change. La bestialité et la stupidité des rhinocéros sont modérées, son comportement est moins critiqué. On lui témoigne même de l'indulgence. 

Certains adhèrent  à ce nouveau mode de vie et choisissent de " muter" afin de rejoindre ce troupeau fou arpentant les rues.

Dans le dernier acte, toute la société bascule dans cette folie collective. Pourquoi?

Pourquoi pas! Puisque tout le monde change de point de vue, même le patron, l'intellectuel et le rationnel. Cela ne doit pas être si mal finalement, d'être un rhinocéros.

Ces animaux sont si beaux et forts...

A quoi bon rester seul contre tous?

Un seul personnage échappe à cette mutation. Il s'accroche à son humanité et à sa singularité, même s'il flanche à un moment, désespéré de se retrouver absolument seul et faible, face à toute une société de rhinocéros tournant en rond, sans but.

Mais la mutation n'opère pas alors notre héros décide de continuer à résister, à se battre pour le restant de sa vie, même s'il doit être le dernier Homme sur Terre.

Cette œuvre illustre bien ce qui est désigné en psychologie ou en sociologie par le terme de " Preuve sociale". Ou comment les gens sont influencés par ce que fait ou pense la majorité, même si cette majorité pense mal et agit mal.

Comment toute une société peut se mettre en mouvement et basculer dans une folie illogique, une machinerie puissante qui embarque dans son sillage même les esprits les plus logiques et les plus attachés aux valeurs humaines.

Ceux qui ne suivent pas ce phénomène majoritaire deviennent alors des marginaux, des individus seuls qui avancent à contre-sens, condamnés à une lutte incessante.

Seuls mais néanmoins toujours fidèles à leurs valeurs, à leur humanité.

 


 

 

vendredi 11 juin 2021

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, de Elif Shafak

 

 

Ce roman débute par un meurtre.

Pas de suspens de ce côté-là, on sait que notre héroïne finit dans une benne à ordures, dans une ruelle sordide d’Istanbul.

Sauf que le lecteur se retrouve d’emblée aux côtés de l’esprit de Leila, notre héroïne morte.  On comprend alors que le titre représente le laps de temps entre la mort biologique et l’extinction définitive de l’esprit qui occupait jusqu’alors les lieux. L’extinction ou sa libération vers d’autres cieux, une autre dimension ou même le néant, selon les croyances de chacun.

Minute après minute, chapitre après chapitre, Leila se remémore des instants de sa vie, depuis sa naissance jusqu’au tournant tragique de son destin. On découvre alors ce que fut le début de sa vie dans un petit village d’Anatolie (la partie asiatique de la Turquie), sa famille, ses secrets, ses tourments, ses mensonges, le poids de la religion et le déshonneur.

La Leila adulte est une prostituée, une citoyenne de seconde zone, une indésirable pour sa famille et la société bien comme il faut. Son esprit nous raconte au fil des chapitres comment elle en est arrivée là. Comment et pourquoi elle a quitté sa famille et un avenir tout tracé, comment elle a atterri dans la rue des bordels à Istanbul ? Qui sont ces cinq amis qui tiennent tant à elle, quelle a été leur histoire à eux ? D’où viennent-ils et pourquoi sont-ils aussi des indésirables ?  

A travers ces six personnages, on part à la rencontre de vies, de lieux, de tragédies différentes.

Comme à son habitude, Elif Shafak fait preuve de beaucoup de douceur dans sa narration, autour de thèmes pas franchement mielleux. Profondément humaniste, elle contrebalance tous les travers de la société turque par des valeurs réconfortantes. La noirceur peut être repoussée par la lumière et l’espérance.

Le poids des traditions et de la religion, la rigidité, l’intolérance, la répression, le jugement, les lois, le rejet, la misère, la souffrance...  tout cela est jugulé par la force et la chaleur de l’amitié et l’amour. Un îlot de réconfort dans une tempête en furie.

Toutes ces vies ballottées ont remué mes émotions. Le samsara de l’existence est comme un fleuve déchainé qui emporte tout sur son passage, rendant chaque minute, chaque seconde comme un rêve éphémère et déjà oublié. L’être humain s’échine à se pourrir la vie et celle de ses congénères en inventant tout un tas de règles morales aussi rigides que destructrices, des principes ridicules qui ont pourtant le pouvoir de briser des vies. Il suffirait pourtant de distiller dans ce monde un peu plus de souplesse, de tolérance et de bienveillance. Cette bienveillance existe déjà, certes, par petites touches, et c’est ce qui rend la vie de certains plus tolérable, mais ce n’est pas assez. 

Ce roman m'a émue jusqu’aux larmes, surtout les derniers chapitres, que j'ai trouvés poignants. J'ai ressenti une immense tristesse et un fort sentiment de gâchis face à tant de souffrance et d'injustice.

Elif Shafak signe ici un roman en faveur du droit des femmes, toutes en général, et les prostituées en particulier, dans un pays (la Turquie) où tant reste encore à faire. (Et pas que la Turquie d’ailleurs).

Bonne lecture.

 


 

jeudi 29 avril 2021

Cannibale, de Didier Daeninckx

 


 

Deux blogs (Le Bouddha de Jade & La Convergence des Parallèles) s’associent le temps d’une chronique commune, autour d’un même roman.

Le Bouddha de Jade : Cannibale est une nouvelle de moins de 100 pages, dans laquelle l’auteur relate un fait s’étant produit durant l’Exposition Coloniale de 1931, à Paris. Je ne commenterai pas le fait en lui-même, mais tout ce qui entoure le principe de cette exposition. Je ne savais pas qu’un tel évènement avait eu lieu dans les années 30, mais ne m’en étonne pas. C’était une autre époque, celle des colonies, des grandes puissances, des territoires exotiques lointains au parfum de sauvagerie.

La Convergence des Parallèles : L’évènement avait une chanson-phare interprétée par Alibert. Son titre: "Nenufar". Didier Daeninckx n’en offre, hélas, qu’un petit bout de rien dans le roman. Je suis curieux, j’ai creusé plus avant et j'ai trouvé via le Web. Voici les paroles dans leur presque exhaustivité ; elles étaient, hélas, dans l’air du temps. Tu vas comprendre vite que, de nos jours, elles seraient, à juste titre censurées.

« Quittant son pays
Un p'tit négro
Vint jusqu'à Paris
Voir l'exposition coloniale
C'était Nénufar
Un joyeux lascar
Pour être élégant
C'est aux pieds qu'il mettait ses gants.
Nénufar T'as du r'tard
Mais t'es un p'tit rigolard
T'es nu comme un ver
Tu as le nez en l'air
Et les ch'veux en paille de fer
… [ ] …
Faut pas croire toujours  
Tout c'que Nénufar raconte
Ainsi l'autre jour
Il m'a dit
Quand je fais mes comptes
A la craie j'écris
Sur l'dos d'ma chérie
Et d'un coup d'torchon
Après j'efface les additions.
 … [ ] …
Un jour Nénufar
Entra dans une grande parfumerie
Il voulait des fards pour les lèvres
De sa p'tite amie
Donnez-moi qu'il dit
Du rouge en étui
J'en veux trente kilos
Car c'est une négresse à plateaux. ».

You tube, puisque c'est ma source, en a court-circuité les commentaires. Tu m’étonnes...!

Le Bouddha de Jade : A travers les paroles de cette chanson, qui était La chanson officielle de cette Exposition, et aussi d'après le comportement des visiteurs du zoo ou même des autres parisiens, il apparait clairement qu'il y avait un ordre établi, ancré dans l'éducation collective. Les indigènes étaient quasiment au même rang que tous ces animaux sauvages que la France importait de ses colonies, afin de distraire sa population. Il était donc normal de les exposer, de leur demander de faire des " tours", ou de les échanger comme des animaux de cirque. Les gens du peuple ne les traitaient pas forcément avec méchanceté, mais le plus souvent avec curiosité et cette sorte d'intérêt que l'on accorde aux choses qui sortent de l'ordinaire.

La Convergence des Parallèles : Certaines unes de journaux titraient « Le zoo humain » et dénonçaient (en vain) l’intolérable. Une minorité clairvoyante osait, la majorité portait des œillères. Le scandale concernait un échantillonnage kanak relégué au zoo de Vincennes entre lions et crocodiles avec l’indication erronée et volontairement entretenue : «cannibales et polygames». La Direction obligeait, à l’encontre de toutes traditions, les seins nus chez les femmes en début d’hiver parisien, le pili-pili à heures fixes, les grognements inarticulés de sauvages ou de barbares imaginaires. On encourageait les jets de cacahuètes. Des hommes-jouets manufacturés par l’Homme Blanc, domestiqués et corvéables, des caricatures de vie, des injures au droit à la différence. Des hommes que l'on flatte, à qui l'on ment, à qui on promet sans tenir. Quelle honte, vraiment, pour notre société dite civilisée, autosatisfaite, imbue de qualités qui ne sont que défauts, si orgueilleuse, si malade d’elle-même ! Une simple anecdote de l’Histoire ? A mon sens, surement pas. Dans sa simplicité elle symbolise à merveille le colonialisme qui, en poussant le trait encore plus loin, a envoyé quinze ans plus tôt, baïonnettes au dos, des milliers de noirs à la mort dans les tranchées. Daenincks ne s’y trompe pas, il sait qu’à lui seul, en relatant simplement les faits, en romançant à peine, ce petit bout d’Histoire fera mouche et rendra enfin justice. 100 pages d’une écriture simple et directe suffisent. La force de frappe induite est totale à l’image d’un uppercut, elle impose la parution hors recueil sans nouvelles associées pour faire riche. Le bouquin n’est guère épais, se lit en quelques heures mais ne s’oublie pas. Jamais.

Le Bouddha de Jade : Je pense que l’Histoire se répète, mais elle prend des formes différentes au fil du temps.  Les amérindiens sont encore aujourd'hui en partie dans des réserves, et vivent pauvrement. Idem pour le peuple aborigène d’Australie, relégué dans les ghettos, et en Afrique du Sud, même schéma.  Il me semble avoir vu dans certaines émissions que les territoires d’Outre-mer n’avaient pas tout à fait la même qualité de service public qu’en métropole.  L’égalité du genre humain est un combat perpétuel. 

La Convergence des Parallèles : La lecture de « Cannibale » me fut enrichissante (j'ignorais tout de cette histoire étonnante, à première vue peu crédible mais qui pourtant ... fut une triste réalité héxagonale), agréable (le style de Daeninckx est aisé, rapide, direct). La chronique à deux m’est apparue une expérience que, pour ma part, je renouvèlerai avec plaisir. Merci à toi, chère complice.

Le Bouddha de Jade : J'ai aussi trouvé cette nouvelle intéressante et enrichissante. Et cet échange pour aboutir à une chronique commune aussi, d'autant plus que c'est une première pour moi !

A renouveler, donc :-) 

Merci à toi aussi ! 


 


 

mardi 27 avril 2021

C'est le coeur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood

 

 

L’Amérique va mal.

Une grande partie du territoire s’enlise dans une crise économique épouvantable. Plus de travail, plus de logement.  Dans les rues c’est la misère, la violence, le danger.

Au milieu de tout cela, il y a un jeune couple : Stan, sans emploi, et Charmaine, sa femme, serveuse dans un bar miteux.

Le couple survit tant bien que mal avec le maigre salaire de Charmaine, contraint de vivre dans leur voiture.

Et puis un jour, Charmaine, l’optimiste et douce blonde aux yeux bleus, repère une drôle d’annonce. Une porte de sortie à ce présent sans issue.

Elle ne sait pas trop de quoi il s’agit, sinon que la proposition de cette annonce signerait la fin de leurs tourments. Ni une ni deux, elle arrive à convaincre son mari de se présenter aux tests de sélection afin de peut-être intégrer une nouvelle vie.

Cette nouvelle vie, c’est une ville. Ou, plus exactement une ville, «  Consilience », construite autour d’une prison, «  Positron ».  Le principe est qu’une fois admis à l’intérieur il n’est plus possible d’en sortir, à vie !

En contrepartie, chaque citoyen de Consilience/Positron a un travail, un logement et un scooter à sa disposition.

Un mois sur deux, une partie des citoyens sont des civiles, logent dans des maisons et ont un travail. Le mois d’après, ces mêmes citoyens doivent intégrer la prison Positron pendant la durée d’un mois complet. Tenue orange réglementaire, cellule et travail au sein de la prison.

Chaque mois il y a donc une permutation entre les alternants qui partagent le même logement un mois sur deux. Le tout de manière totalement anonyme.

Un jour, pourtant, Stan découvre un petit bout de papier avec un message enflammé d’une certaine Jasmine. Cette Jasmine est forcément la femme du couple d’alternants qui occupe leur logement lorsque lui et Charmaine sont en prison !

Stan devient dès lors complètement obsédé par cette femme qu’il cherche par tous les moyens à apercevoir les jours de permutation…

Cette histoire, qui semble se dérouler dans la normalité (si l’on accepte le principe restrictif de cette drôle de vie entre les murs de Consilience/Positron), se déchaine bientôt dans le désordre le plus total, tout en conservant les aspects de la normalité.

L’auteure nous livre ici une étude des comportements humains des plus savoureux. Entre besoin et recherche de la stabilité, du confort, de la sécurité, et la nécessité plus ou moins marquée de contrôler les sociétés humaines, il peut y avoir plusieurs degrés.

Dans cette ville ces principes sont portés à un très haut niveau, et pourtant tout le monde semble y être heureux.  Chacun semble accepter comme une nécessité équitable de partager son temps entre liberté civile et emprisonnement. Comme si les règles de la surveillance et de la contrainte étaient garantes d’une vie sans soucis, d’un chemin tracé sans prises de décisions.

Mais, car il y a un mais, l’Homme étant ce qu’il est, il y a toujours des éléments discordants, et là, tout peut partir en éclats.

Dans ce récit, des choses graves sont abordées. Des problèmes éthiques qui ne donnent pas forcément envie de sourire, mais la plume de l’auteure est légère et pleine d’humour, ce qui n’en fait pas du tout une lecture pesante, bien au contraire.

J’ai trouvé cette plongée dans les abimes de la conscience succulente. Ces petits arrangements que nous sommes capables de faire avec nous-mêmes pourvu que l’on soit acceptés par un groupe, ou la société. Ne pas faire de vague, ne pas décevoir, faire son devoir.

Et le plus fort dans tout cela est sans doute la suggestion mentale. Elle a un pouvoir quasi miraculeux !

Au final, qu’en pensez-vous ? L’Homme est-il fait pour être dirigé, contrôlé, sécurisé ? Ou bien doit-il se comporter comme un adulte, prendre ses responsabilités, aller de l’avant, affronter l’incertitude, prendre des décisions, assumer ses choix ?

Voici l’avant dernière phrase de ce roman :

«  Le monde s’offre à vous, riche de possibilités »

Alors, à prendre ou à laisser ?

Bonne lecture.

 


mardi 16 mars 2021

Demain les chiens, de Clifford D. Simak

 

 

« Demain les chiens » est un mélange de science-fiction et de fantastique qui nous embarque dans une série de contes imaginés par Simak. Il y avait à l’origine huit contes, auxquels un neuvième est venu se rajouter, quelques années plus tard, sous forme d’un épilogue.

Neuf contes donc, qui se succèdent chronologiquement et que séparent le plus souvent des milliers d’années. Avant chaque conte, il y a un intermède où l’on assiste aux interrogations des chiens, leurs hypothèses et leurs doutes concernant le contenu et l’authenticité du conte qui va suivre.

Mais pourquoi des chiens ?

Et pourquoi pas après tout !

Simak a imaginé un monde futur où l’espèce humaine a totalement disparu, remplacée par une civilisation canine, ou plus précisément «  La Fraternité des bêtes », ainsi que par des robots.

Au fil des contes, on comprend pourquoi et comment le monde des Hommes s’est peu à peu effiloché. Il s’agit là d’une étude sans fard des comportements humains, de leur tendance à la destruction, de leur incapacité à comprendre et à tirer des leçons de leurs erreurs.

Simak a écrit cette histoire dans un contexte de menace nucléaire, après deux guerres mondiales destructrices qui n’ont même pas pu freiner les penchants belliqueux des nations.

Dégoûté et certainement déçu, l’auteur a alors tricoté un monde meilleur, sans nous. Un monde où le respect de la vie est primordial, où le meurtre est banni et où chaque espèce a le droit d’évoluer comme elle le souhaite.

Dans quasiment tous les contes, l’on retrouve certains éléments, un fil conducteur qui donne une cohérence à cette évolution des espèces et des évènements.

Il y a tout d’abord les Webster. Le tout premier Webster apparait dans le premier conte. C’est un américain qui décide de quitter la ville, tout comme la majorité des terriens, et d’aller s’installer avec sa famille à la campagne.

La suite verra ses descendants, chacun apportant sa pierre à l’édifice et jouant un rôle plus ou moins important dans le déclin de son espèce.

Il y a aussi Jenkins, un robot serviteur qui a été construit par un des Webster du futur et qui restera fidèle durant des millénaires à cette famille et même au-delà, gardien dévoué qui entretiendra inlassablement la demeure Webster de la colline.

Et puis bien-sûr, il y a les chiens. Le tout premier, Nathanaël, a été manipulé chirurgicalement par un Webster, afin d’acquérir la parole et ainsi entamer son ascension évolutive. Petit à petit, les chiens construiront leur monde, aidés par les robots, indispensables pour remplacer les mains que les chiens n’ont pas. Un monde différent de celui des Hommes, forcément, puisque les chiens n’ont pas la même vision des choses, ne perçoivent pas leur environnement comme nous et ont une sensibilité différente. Les contes sont à cet égard fantastiques, oniriques.  

La plume de Simak est douce, sans violence. On se laisse embarquer avec délice dans ce rêve peuplé de chiens, dans un monde de tous les possibles, où il est question de conquête spatiale et de voyage dimensionnel.

J’ai refermé mon livre (lu en format ebook) avec regret. J’aurais aimé prolonger cette aventure aux côtés des chiens, mais aussi des robots sauvages et de Jenkins, de voir où l’évolution les mène. Mais voilà, il faut bien savoir s’arrêter, car il ne peut y avoir de fin nette et tout dépend des choix des uns et des autres. Et puis lorsque le temps est venu, peut-être qu’il faut tout simplement savoir s’effacer et laisser la place à une autre espèce ;-)

Bonne lecture. 

 


 

 Voici quelques autres couvertures du livre: 



La maison Webster, avec la tondeuse au bras articulé dont il est question dans le premier conte.









 
              Jenkins




Le chien de la couverture est un cairn terrier. C'est une des races de terrier d’Écosse. Simak a apparemment eu un terrier d’Écosse, à qui il a dédié cette œuvre.










Post-scriptum : 

Mon chien, Choco, ravi à l'idée de fonder un nouveau monde à son image ! 

Choco est un cairn terrier , une des cinq races de terrier d’Écosse, et sans doute la plus intelligente ;-) 


Peut être une image de chien